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Le récit d'un coureur
Ecrit par Lionel Allemand
Récit des
Templiers 2002
41ème sur 1950 au départ, 1445 arrivants en 7h10
Dimanche 27 octobre -
Une journée particulière
Merci à Seb, pour m'avoir embarqué dans cette aventure. Merci à Laurent,
pour avoir accepté d'y participer également,
Merci à Isa, pour m'avoir accompagné sans sourciller (ou presque) durant
tout le week-end et toute la course, au prix d'un réveil très humide et
très matinal.
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Les Suuntos vont être mises à rude épreuve ! |
Dimanche matin, 4
heures. La montre va sonner dans 5 minutes, Laurent et moi nous
extirpons de notre tente. Il ne fait pas très froid, mais les étoiles de
la veille sont masquées par un épais brouillard. Le déjeuner, à base de
thé et gâteau énergétique est avalé lentement mais efficacement. Il faut
s'habiller, agrafer le dossard, préparer les rations de boisson
énergétique, remplir la poche à eau, briefer Isa pour les ravitos.
Dernier coup d'œil au profil du parcours :

5h30, départ du camping et
arrivée à Nant. C'est l'effervescence dans ce minuscule village du bout du
monde, avec plusieurs milliers de coureurs et accompagnateurs qui
fourmillent un peu partout. Je me dirige vers la ligne de départ,
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Mais si c'est
moi, au milieu des jeunes ! |

Laurent au
départ |
l'adrénaline monte
lentement mais sûrement. Une annonce micro rappelle l'obligation de passer
le bracelet électronique devant la borne. Je m'en approche en trottinant, et
en profite pour effectuer les derniers réglages des bretelles du sac à dos.
Je souhaite bonne course à Laurent, et me repositionne près du départ, dans
les 100 ou 200 premières places.
Malgré les 1800 coureurs
présents, c'est finalement moins la cohue que je ne le craignais.
L'organisateur Gilles Bertrand, micro à la main, fait monter la pression.
Les favoris sont interviewés, puis une minute de silence est observée à la
mémoire d'une traileuse récemment disparue au Népal.
Les torches s'illuminent,
la musique annonçant l'imminence du départ est lancée, ajoutant encore une
couche d'émotion; le cœur et les tripes ne forment plus qu'un seul gros
paquet.
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Séquence émotion |
6h00, enfin le coup de
pétard libérateur. La meute s'élance pour 6 à 12 heures de course à
travers la campagne cévenole. Les spectateurs ont investi les trottoirs
et les fenêtres des maisons. Très vite, les lueurs du village sont
derrière nous, vite remplacées par celles de nos frontales. Pour
l'instant, c'est du bitume qui se déroule sous nos pieds mais ça ne va pas
durer.
La vigilance est de
rigueur mais les 5 premières minutes sont avalées sans bousculade
particulière. Je tourne ma tête sur la droite, Karine Herry est à mes
côtés. Son temps de l'an dernier, 7h15', correspond à mon objectif
inavoué. J'ai donc intérêt à lui emboîter la semelle, pour profiter de son
énorme expérience en gestion de l'effort sur longues distances.
La route s'élève un peu,
premier virage en grande courbe. Je me retourne, et découvre le spectacle
irréel d'un long ruban lumineux qui s'étire sur plusieurs hectomètres, tel
une armée de lucioles en mouvement.
6h15, virage sec à
droite, on quitte la route pour les drayes à moutons. Un véritable mur
s'élève devant nos baskets. Tout le monde marche. Tout le monde sauf un ou
une plus exactement : Karine, imperturbable, qui continue en petites
foulées. Au sommet de la bosse, j'ai perdu quelques longueurs.
Le jour se lève. Avec le
gain brutal d'altitude, nous avons quasiment traversé la couche de
brouillard qui laisser percer quelques trouées de ciel bleu, laissant
présager des conditions météo d'anthologie pour la suite de la course.
Suit une longue portion
plate. Les groupes de traileurs se déchirent, je suis déjà très esseulé,
après seulement 1h de course. Je repasse devant Karine. Il faut
s'astreindre à surveiller son rythme, ne pas accélérer, rester toujours en
dedans.
7h20, Sauclières, 1er
ravito. Je suis dans le timing de mes estimations. Isa est au rendez-vous,
parmi les nombreux spectateurs qui ont bravé l'heure matinale et le froid
et nous encouragent avec ferveur. Je lui abandonne ma frontale, mon
tee-shirt à manches longues et fais le plein de boisson énergétique.
Karine profite de son efficacité au ravito pour repartir devant.
8h00, après une succession de passages en sous-bois, un coup d'œil rapide à
l'alti indique que les 1000m sont franchis.
Le Saint-Guiral, point
culminant du parcours, est en vue mais encore loin. Je chevauche un chemin
de crêtes qui domine de part et d'autres les fonds de vallées que l'on
devine sous la mer de nuages, et de laquelle émergent les sommets arrondis
des causses.
Instants magiques,
impression de totale liberté, on voudrait que le temps s'arrête.
8h35, sommet du Saint-Guiral. Montée sans problème, durant laquelle j'ai
doublé pas mal de monde, sauf Karine, mais qui est juste devant, et que je
dépasse dès les premiers mètres de la descente. D'abord tranquille, le
terrain devient plus technique, avec des feuilles mouillées recouvrant
pierres et branches.
Ca chute devant, ça chute
derrière, certains ne sont pas franchement à l'aise. Je double beaucoup,
vais peut-être trop vite, mais me sens parfaitement à l'aise sur ce terrain.
Attention quand même aux bogues de châtaignes; je suis coureur à pied, pas
fakir !
Nous entamons la cosette
avec un traileur. C'est un habitué des Templiers, et il me donne quelques
éléments sur le rythme suivi, et à suivre.
9h15, Dourbie, 2ème
ravito. Timing encore conforme, encore beaucoup de monde, Isa encore au
rendez-vous.
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C'est beau mais pas le temps au tourisme ! |
Un gel et 0,8l de boisson
dans la musette et c'est reparti…. juste derrière Karine que j'avais
pourtant bien devancée dans la descente.
Pas de temps mort, on
attaque plein pot à l'assaut de la crête du Suquet. Premiers mètres
difficiles, au fond d'une ravine schisteuse. Une pierre à franchir plus
haute que les précédentes, et c'est la première crampe dans les cuisses.
Je ne pensais pas en ressentir aussi tôt, nous n'avons fait que la moitié
du parcours. J'ai également une crampe d'estomac. Ai-je trop bu ou bien
pas assez ? Il faut serrer les dents en attendant que ça passe, car ça va
passer. Paradoxalement, j'ai des sensations extraordinaires, et cours
bien relâché. Et malgré les douleurs qui semblent cependant s'estomper, je
double une bonne dizaine de coureurs sur cette portion très exigeante. Un
peu plus loin, alors que la pente est toujours très forte, je me paye même
le luxe de doubler Karine. Je suis cependant impressionné par sa
puissance, en la voyant couper les virages et monter droit dans les
taillis, sans jamais arrêter de courir.
9h45, franchissement de
la Crête du Suquet. Karine ne m'a pas rejoint. Je me sens relativement
bien, un peu angoissé quand même par les crampes qui se manifestent de
tant à autre. Depuis leurs apparitions, j'ai décidé de boire plus
régulièrement, tous les quarts d'heure maximum.
Trêves est en vue, tout
en bas. Je suis complètement seul.
J'avale un gel, bois
encore un peu et me reconcentre avant de plonger dans cette descente
annoncée comme glissante et très technique.
10h30, Trêves, 3ème
ravito. La descente ne m'a posé de problème technique, mais elle m'a paru
longue.
Isa n'est pas au
rendez-vous. J'ai beau chercher à gauche et à droite parmi les spectateurs,
je ne la vois pas. Nous avions convenu qu'elle ne vienne pas au prochain
ravito de Cantobres, pour qu'elle puisse assister à l'arrivée du vainqueur.
Cela signifie que je vais devoir tenir les 3h30 restantes sans pouvoir
m'alimenter, hormis la boisson. Je quitte la zone de ravitaillement, fais
50m et reviens en arrière pour prendre une ou deux barres au cas ou.
Je finis par repartir,
mais contrarié. J'ai entendu des spectateurs encourager Karine. Elle a du
passer devant. Je ne l'ai pas vu, et je ne la reverrai plus.
Les jambes sont de plus en
plus raides et les crampes omniprésentes. La montée vers le plateau de
Layolle est difficile. Ce causse noir est un véritable no man's land, et sa
traversée s'annonce un calvaire. Je suis complètement seul, et je dois
puiser très profondément dans le mental pour mettre une jambe devant
l'autre. Je chute à deux reprises sur un chemin pourtant plat et exempt de
piège. Brusquement, un cri. Je me retourne, le traileur qui me suit me
montre que je n'ai pas pris le bon sentier. Je reviens sur mes pas et essaie
de m'accrocher à sa foulée. Rien à faire, ça ne tourne plus rond, les jambes
sont désespérément vides, subissant une grosse crise de lactique. Allô, le
cœur et les poumons, ici la tête! Veuillez envoyer d'urgence une bonbonne
d'oxygène aux étages inférieurs. Car contrairement aux courses de courtes
distances, le haut du corps n'est manifestement pas affecté par la dette
d'oxygène, ce qui est d'autant plus frustrant.
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Je cherche vainement au
loin une faille qui annoncerait la descente sur Cantobres. Mais chaque bosse
cache la suivante. Ce plateau est décidément interminable. Je me retrouve
avec un traileur aussi mal en point que moi. Nous échangeons quelques mots,
je retrouve un peu de moral.
Enfin, j'amorce la
descente, la plus dure du parcours, selon les informations qui nous ont
été fournies, non sans avoir pris le temps de me gaver du fantastique
paysage qui s'étend à mes pieds, au-delà des vallées du Trevezel et de la
Dourbie qui se sont débarrassées de leur manteau de coton. Je pense à Isa
et suis content pour elle : elle peut profiter du beau temps. Encore une
fois, je suis surpris de l'aisance relative avec laquelle je franchis les
obstacles, malgré la fatigue. L'entraînement en Belledonne porte ses
fruits, c'est évident. Seules les crampes me terrassent lorsque qu'il faut
sauter des rochers un peu trop hauts, si bien que la 3ème
gamelle est un peu plus sévère que les 2 précédentes, mais heureusement
bien enrayée.
12h05, Cantobres, 4ème
et dernier ravito. Divine surprise, Isa est là. Je prends juste ce qu'il
faut de boisson pour franchir l'ultime portion, fais 50m en marchant à ses
côtés en discutant, avale un gel et quelques gorgées, et repart réconforté.
Il me semble retrouver quelques forces.
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Je pénètre dans une zone
quasi tropicale. La fameuse nouvelle section défrichée récemment par
Gilles Bertrand.
Des souches, des
passages déversant, des rochers recouverts de mousse archi-humide, bref,
un concentré de difficultés que j'ai toutes les peines du monde à négocier
tant les crampes m'empêchent de plier les jambes. Pour la première fois,
je maudis le tracé. Heureusement, des spectateurs sont venus nous
encourager jusqu'ici, et me tendent leurs bras pour m'aider à franchir les
obstacles. Enfin ça se calme, mais la pente se redresse de plus belle.
Je marche, je suis
rattrapé par 2 traileurs, mais je trouve les ressources pour rester à leur
contact dans cette ultime difficulté. La pente se couche enfin, le sommet
du Roc Nantais ne doit plus être très loin. Encore un passage raide, il
faut que je m'accroche. Mes compagnons d'infortune ne semblent guère plus
vaillants que moi.
Ca y est, nous sommes
sur la crête, Nant en en vue, tout en bas, avec Isa qui doit m'attendre.
Un spectateur annonce la descente à 500m et m'indique que je suis toujours
dans le top 50. J'accélère nettement, pressant les 2 coureurs qui me
précèdent encore, et qui me laissent finalement passer. Enfin, le point de
bascule. Un dernier gel, les dernières gorgées, la dernière descente. La
partie haute s'avère encore une fois très technique, mais la vue du
village tout en bas décuple mes forces, et j'attaque vraiment au max. Je
dépose 3 traileurs au passage, dont 2 très mal en point, et arrive
rapidement au pont de pierre enjambant la Dourbie. Reste les 100m pour
remonter sur l'autre versant et atteindre la plate-forme d'arrivée. Les
crampes vont-elles réapparaître dans cette ultime difficulté?
13h10, l'arrivée. Eh bien non, la montée est enquillée sans problème, et
j'ai même la force d'accélérer franchement dans l'aire d'arrivée! Plus que
50m, puis 30, puis 10, ça y est, la banderole est franchie en 41ème
position entre 2 haies de spectateurs compatissants.
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Allez encore un petit effort ! |
J'ai suffisamment de
lucidité pour regarder le chrono, il y a 7H10'15" que j'ai pris le départ.
Les premiers, Jérôme Trottet et Gil Beyssère, arrivés ensemble, ont franchi
la ligne depuis 1h09', Seb finit 4ème à 4' des vainqueurs, Karine
29ème est arrivée depuis 10'. Quant à Laurent, il lui reste
encore 2h25 de course, il doit avoir passé Trêves.
L'objectif est plus
qu'atteint, je vais pouvoir repenser et savourer la course, ma course,
partagé entre le sentiment de délivrance des souffrances physiques et
celui d'amertume que l'épreuve et son fabuleux parcours soient bel et bien
terminés.
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